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Chronique : La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil (Sébastien Japrisot)


Chronique publiée sur le webzine littéraire L’Ivre de Lire 


 

dameauto« D’autres se tairont pour ne pas avoir d’histoires » écrivait Sébastien Japrisot. Lui ne s’est pas tu et au lieu d’avoir des histoires, il en a raconté, et des bien ficelées en plus.

Lire du Japrisot, c’est être pris par la main pour un voyage dans un labyrinthe. Tout est important, tout est à sa place, rien ne se devine. Voici un maître du scénario qui manipule chaque personnage avec le plaisir enfantin d’un grand plaisantin. On rit en lisant ses romans, en tout cas, moi je ris beaucoup.

Ecrit en 1966, La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil est un roman policier déconstruit comme un puzzle que l’on sort de sa boîte. On y suit les pérégrinations de Dany Longo, belle, blonde, myope, « vingt-six ans pour l’état civil, onze ou douze pour l’âge mental » (c’est elle qui le dit) qui se débat dans une angoisse grandissante pour réassembler les pièces de sa vie et donner une cohérence à la vérité. D’ordinaire, un roman policier est policier. Ici, il est d’abord roman.

Employée dans une agence de publicité parisienne, Dany vit une existence désespéramment ordinaire. Elle n’a jamais vu la mer. Lors du week-end du 14 juillet, alors qu’elle vient d’accompagner son patron et sa femme (sa meilleure amie) à l’aéroport d’Orly au volant de leur belle décapotable Ford Thunderbird, lui vient l’envie subite de continuer sa route vers le Sud.
Dans une station-service de Fontainebleau, elle se fait agresser par un inconnu qui, sans raison, lui écrase la main gauche. Un peu plus loin, on la reconnaît alors qu’elle n’est jamais passée par là de sa vie. Le lecteur hésite : est-elle folle ? Une menteuse ? Le road trip continue et les ennuis aussi. Dany descend vers le Sud comme on descend en enfer et nous sommes assis à côté d’elle dans la voiture, déchiffrant les événements avec le même regard de myope que la conductrice. Dany se sent traquée, elle doute d’elle-même, toujours sur le fil, mais animée d’une persévérance salutaire. A chaque page, nous voulons l’abandonner à ses problèmes. Mais une curiosité grandissante scelle notre solidarité.

Le roman n’oublie pas d’être policier : un cadavre apparaîtra dans le coffre, un mystérieux jeune homme s’imposera dans la voiture et Dany verra la mer. Mais qui est le coupable et quel est le scenario du crime ? L’art d’un bon policier est de conserver le suspense jusqu’au bout. La Dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil est un excellent policier qui repose sur la personnalité ambiguë de son personnage principal et une construction habile de l’histoire. Il est également porté par le style de conteur inégalé de Sébastien Japrisot.

Un roman que j’ai déjà lu deux fois. Et que je relirai.

 

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